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03/04/2017

QUAND UNE CHOREGRAPHE INTERROGE NOTRE REGARD SUR LE NU

Le 27 mars, l'Agora de Boulazac proposait au Studio 53 une conférence intitulée "Aux bords du nu" de Gaëlle Bourges, chorégraphe et comédienne du spectacle présenté le lendemain : A mon seul désir autour de la tapisserie de La Dame à la Licorne.
Cette conférence est le fruit d'un travail réalisé avec l'historienne de la danse, Julie Perrin, enseignante à l'université de Paris VIII, à l'invitation du Théâtre de la Cité internationale. Il s'agissait d'aborder une des problématiques fréquemment soulevées par les spectateurs (le nu dans la danse), inspirant le titre de la conférence  initiale : "ça finit toujours à poil!".
Gaëlle Bourges a fait des études de lettres modernes, d'anglais. Elle s'est aussi longuement formée à la danse, à l'art du clown, aux masques de la commedia dell'arte, en art dramatique puis tardivement elle a repris des études d'art du spectacle mention danse. En 2006, avant d'être embauchée dans un théâtre érotique, elle a été auditionnée comme modèle, un terme issu de la peinture qui l'a interpellée. Le nu qu'elle allait pratiquer était donc assimilé au monde des Beaux-Arts.
Il n'existe pas une entité du corps nu mais bien des corps nus liés aux regards que l'on pose sur eux, explique-t-elle. Ceux-ci varient selon les époques, les milieux, les habitus. Les corps sont toujours articulés à un système de relations complexes entre savoir et vérité, considérations qui animent individus et artistes. Dès que l'homo sapiens est apparu, dès -30 000 ans, celui-ci s'est très vite représenté sous forme essentiellement de statuettes féminines nues, aux sexes très développés, qualifiées d'un terme emprunté à l'Antiquité, celui de Vénus paléolithiques.
Jusqu'en 1992 (loi entrée en vigueur en 1994), en France, l'outrage à la pudeur est défini par l'article 330 du code pénal de 1810. Celui-ci est abrogé et remplacé en 1994 par un article sur l'exhibition sexuelle. Pourtant, notre regard est encore marqué par cette catégorie d'outrage à la pudeur. L'ancien code pénal a immédiatement défini la topographie et la typologie des corps : quels corps pouvaient ou non se montrer et où? A la fin du XIXè siècle, au point d'acmé de l'industrialisation, l'arrivée des corps nus dans l'espace public conduit à les distinguer de ceux relevant de l'espace privé, bastion de la culture bourgeoise, où la permissivité est  totale. Cette arrivée a lieu dans les grandes métropoles coloniales et notamment dans les expositions universelles, zoologiques, dans des lieux de divertissement qui se multiplient (cabarets, music-hall...). Les premières danses exotiques réalisées par des hommes et femmes de contrées lointaines, les "sauvages", emmenés par les colons, font fureur. Leur nudité semble moins choquante car celle d'individus venus de loin qui vivent de cette manière. Ces danses inspirent les femmes blanches. C'est le moment où apparaissent les premiers effeuillages. Le premier strip tease réalisé au Divan Japonais date de 1894. Les femmes blanches qui se dévoilent s'entourent d'accessoires pour limiter le scandale. Les premiers seins nus, apparus dans la revue National Geographic, ne posent pas de problème car ils sont ceux d'une femme noire, laissant s'affirmer une racialisation des corps nus.
Le code pénal de 1810 distingue dans l'espace public les actes sexuels proprement dits mais aussi les comportements qui se rattachent en contiguïté directement avec l'acte sexuel et ceux qui s'y rattachent indirectement (avec ou non exhibition des parties sexuelles). La question de la sexualité est donc au coeur de la problématique du nu que l'on va retrouver aussi avec les acquittements du tribunal correctionnel du 27 juillet 1908 qui vont distinguer nu chaste et nu obscène : ceux-ci seront prononcés "motivés par des buts artistiques des nudités" (Par le trou de la serrure  : Histoire de la pudeur publique XIXè-XXè siècle de Marcela Iacub).
Ces acquittements sont l'aboutissement de la "Guerre du nu" qui débute en février 1893, quand les étudiants (hommes) des Quat'z'arts (étudiants des 4 sections des Beaux-Arts), pour organiser leur bal, demandent à des modèles féminins de participer à un cortège pour rejoindre le Moulin Rouge où a lieu la fête. Elle doivent défiler en habit de pose, c'est-à-dire, nues. La police débarque mais la justice est assez conciliante, les organisateurs et les femmes écopant de faibles amendes. Lors de la deuxième édition, les organisateurs sont poursuivis par René Bérenger, président de la Ligue de la Défense de la Morale, qui a envoyé la police. Les heurts sont violents jusqu'à la mort d'un cafetier.  Les étudiants soulèvent alors la question du nu qu'ils étudient dans l'atelier et qui ne pourrait pas en sortir. Ils vont commencer à nourrir cette opposition entre nu chaste et nu obscène. A partir de ce moment, les nus qui vont s'exposer dans l'espace public vont vouloir se cacher derrière le Nu des Beaux-Arts en restant statiques ou en se fardant, selon Gaëlle Bourges.
Même si la législation ne fait plus référence à ces deux distinctions qui permettent de départager ce qui est acceptable ou non, celles-ci continuent de nourrir nos regards, estime la chorégraphe. Elle-même, dans sa pratique avec les amateurs qu'elle dirige dans le spectacle, reste conditionnée. Face aux appréhensions, elle les rassure en évoquant l'éloignement du public et la pénombre. Pourtant, cette distinction devrait être remise en question, de même  que l'on devrait s'interroger sur ce qu'est "le sexuel", pourquoi les seins des femmes renverraient à la sexualité et pas les tétons des hommes, par exemple.
La représentation de la nudité existe depuis la préhistoire et ne choque pas dans la sculpture ou la peinture car elle renvoie le plus souvent à la statuaire antique ou évoque le corps des damnés au Moyen-Age. En revanche, l'Olympia de Manet suscite le scandale car elle introduit la notion de sexualité. Ses pieds "rugueux" trahissent la femme qui fait le trottoir. Cette oeuvre qui a fait polémique a d'ailleurs inspiré des artistes contemporains dont la chorégraphe a montré quelques vidéos.

Dans Sight de Robert Morice, une femme que l'on découvre derrière un panneau blanc prend la même pose que l'Olympia. Vera Mantero joue une Olympia qui, se tournant, se retournant pour essayer de trouver la pose idéale, semble profondément s'ennuyer et par-là même enlève la charge érotique, alors que la fixité du modèle serait plutôt un gage de chasteté. Cette façon de désexualiser une scène qui l'est en apparence par une exposition des parties sexuelles et/ou des gestes a priori érotiques, on la retrouve dans l'extrait d'une vidéo où des hommes se tiennent le sexe. La neutralisation des organes sexuels par le jeu désamorcerait la charge d'excitation. La conférencière semble donc montrer que l'intention et le regard peuvent sexualiser ou non la représentation.
Dans les deux oeuvres présentées ensuite, elle interroge le "frottement" entre nu et sexualité. Caroleen Schneemann dans la photo Interior Scroll (1975) apparaît nue laissant sortir de son sexe des morceaux de papiers où sont inscrites des remarques misogynes lancées contre son travail d'artiste.
Dans un des spectacles de Gaëlle Bourges, La belle indifférence, trois femmes alignées, assises ou debout, allongées de face ou de dos, se présentent devant les spectateurs accompagnées d'une voix off évoquant des récits d'histoire de l'art et des récits de prostitution qui se superposent tout en entrant en dialogue avec ces nus. Finalement, est-ce l'excitation que suscite la rencontre de ces nus avec la sexualité qui pose problème?
Dans une performance intitulée Public Cervix Announcement, Annie Sprinkle, actrice porno devenue militante porno-féministe, invite le public à contempler son col de l'utérus (cervix) au moyen d'un speculum inséré dans son vagin. Cette performance est considérée comme emblématique du passage du "porn mainstream" au "post porn" chargé d'un contenu politique et d'objectifs de transformation sociale.
Quant à Latifa Laâbissi, dans son solo Self Portrait camouflage, elle apparaît le sexe nu, le torse couvert, les cheveux recouverts d'une coiffe indienne, et affublée d'une drapeau tricolore. Elle travaille la figure de l'indigène de la République adoptant une position classique tout en comptant en arabe et semble déconstruire les nus exotiques des expositions universelles anciennes.
Un débat avec le public a suivi cet exposé abordant notamment la question du genre dans la mise en scène du Nu. Il a été question aussi de l'auto-censure que les artistes en danse contemporaine exercent sur eux-mêmes pour pouvoir être programmés. Une loi interdit le financement de la pornographie par l'argent public. En effet, choisir la nudité dans un spectacle est une prise de risque parce que l'excitation érotique des corps a le pouvoir d'agir sur les spectateurs, même si, selon Gaëlle Bourges, rien de mal à cela. Chaque individu va interpréter différemment une même proposition et juger en fonction de catégories établies et souvent stéréotypées que la chorégraphe entreprend déconstruire. Elle semble vouloir montrer combien "l'homme moral de l'Empire" a imprégné notre regard sur le Nu. Or, il n'y aurait pas de nu chaste ni obscène mais tout viendrait du regard que l'on porte.
Toutefois, peut-on considérer, avec elle, que toutes les parties du corps sont équivalentes et non hiérarchisées dans les suggestions sexuelles qu'elles peuvent ou non engendrer? On pourrait plutôt penser que chacun de nous construit ses propres hiérarchies et tend à préserver la part d'intime nécessaire à son équilibre. En jeu finalement la question de la pudeur non abordée ce soir-là qui se situe pourtant aux bords du nu.

Texte et photos : Laura Sansot

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