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18/06/2017

RETOUR AUX SOURCES AVEC INTO ZE LANDES

Du 4 au 10 juin, Sébastien Laurier a sillonné la Dordogne d'Echourgnac à Belvès en passant par le Grand Périgueux et Bergerac pour donner à entendre quelques fragments de son ouvrage Into Ze Land paru en juin 2016. Le 10 juin, il terminait son périple à Boulazac pour une marche-lecture musicale sur les hauteurs du village. C'est grâce à l'invitation de l'agence culturelle de Dordogne que la compagnie l'Espèce Fabulatrice a organisé ces rencontres avec les Périgourdins.
La première restitution de ce texte a eu lieu en février 2016 puis l'idée d'accompagner ces lectures musicales d'une marche a germé. La première a eu lieu l'été 2016. Depuis, une troisième forme a vu le jour, celle d'un spectacle en mars 2017 au Glob Theatre de Bordeaux éclairé par Yannick Anché, également présent à Boulazac pour assurer la régie son de cette marche-lecture. Celui-ci est l'auteur d'un premier roman Le phare de Babel paru en 2016 mais aussi compositeur et interprète connu sous le nom de Bordelune. http://www.bordelune.fr/
Sébastien Laurier allie dès le départ théâtre et études d'histoire. Aujourd'hui âgé de 48 ans, ses passions mêlées ne l'ont pas quitté. En effet, après plusieurs années comme comédien, assistant à la mise en scène notamment avec la compagnie Soleil Bleu dirigée par Laurent Laffargue, il s'engage sur un parcours plus personnel, à la fois en tant qu'auteur et metteur en scène. Comme un chercheur en histoire, il procède par quête. Sa première quête, il l'a menée autour des révoltés du Bounty, une histoire vraie, comme toutes celles qu'il raconte. Le 15 janvier, 1790 des marins fuyant la Royal Navy accompagnés de Polynésiens, des hommes, des femmes et un bébé, s'installent sur l'île déserte de Pitcairn. Vingt ans plus tard, on retrouve leurs traces : sur les quatorze hommes, un seul reste, les autres se sont entretués. C'est le prétexte pour l'auteur d'analyser ces faits historiques et de comprendre "comment un groupe d'individus, à partir du rêve d'une nouvelle vie en est venu à vivre un cauchemar". Cette histoire a été l'objet d'une création théâtrale à Suresnes en mars 2009, Mais que sont les révoltés du Boutny devenus? et tout récemment, en mars 2017, d'une parution d'ouvrage.
En juin 2011, le voilà parti pour une autre quête, pour le moins originale : celle de retrouver quelques spécimens des quatre-vingt dix canards en plastique jaune lâchés par la NASA en 2008 dans le glacier Jakobshavn, au Groenland, afin d'"étudier sa vitesse de fonte et les effets du réchauffement climatique". Il a donc passé près d'un mois du côté d'Ilulissat, dans la baie de Disko, pour comprendre "les questions et enjeux climatiques de demain". S'il n'a pas trouvé un seul de ces fameux canards, il a découvert un pays et ses habitants, une occasion aussi de mieux se connaître lui-même, telle qu'il l'a décrite dans Passeport pour le Groenland, Journal d'un chercheur de coincoins, paru en février 2012.
En effet, dans ce récit à la première personne où il raconte son périple et ses impressions, Sébastien Laurier commence à évoquer ses soucis de santé et son genou douloureux, surnommé Bob, qui l'oblige à quelques pauses dans son parcours. Cependant, c'est avec Into Ze Landes, une référence au film Into the wild qui l'a, semble-t-il, marqué, que la maladie apparait au coeur de ce livre publié il y a tout juste un an.
La marche-lecture a commencé au bord de l'eau, dans la plaine de Lamoura, comme pour mieux immerger le spectateur dans cette nouvelle quête aux origines de sa maladie auto-immune qu'est le rhumatisme psoriasique et planter le décor qui l'a accompagné pendant 3 semaines. En juin 2014, Sébastien Laurier a repris la route, cette fois en train au départ de Bordeaux, direction Mont-de-Marsan pour aller à la recherche de sources guérisseuses au pays de ses ancêtres paternels. Car "entre génétique, antécédents familiaux et vulnérabilité au stress, cette maladie remonte à loin, à très loin". Plutôt que d'avaler du méthotrexate "dont les effets secondaires terrifient tous les haras de France"!, dit-il, pourquoi ne pas tenter un voyage intérieur sur les chemins de son enfance?
Afin de mieux se relier à ses origines familiales et en particulier à son grand-père qui circulait uniquement à vélo, il a choisi ce mode de déplacement, une fois arrivé dans les Landes. C'est d'ailleurs au pied de sa bicyclette surnommée Cheval, ce "vieux vélo fourbu" que son réparateur, au nom ô combien évocateur, Christophe (patron des voyageurs) a remis en état in extremis avant son départ, qu'il raconte ce récit initiatique. Bien que la lecture soit composée uniquement d'extraits, on suit parfaitement ce chemin vers la guérison.
Le livre d'Olivier de Marliave sur les sources et saints guérisseurs de Gascogne en poche ou plutôt dans les sacoches du vélo, le téléphone landais (en non arabe) à porter de main pour bénéficier de quelques points de chute, le voilà parti à la recherche des sources censées le guérir. Il découvre assez vite qu'il doit découvrir ses propres sources, c'est-à-dire ses propres forces. Grâce à la sérendipité, le fait de faire une découverte de manière inattendue, sans l'avoir cherchée ou en explorant un autre but, il se rend disponible aux rencontres. Celles-ci ne sont pas le fruit du hasard mais seraient plutôt celui "de synchronicités, des signes, d'appels". Par leur histoire de vie, tous les hommes et les femmes rencontrés ou évoqués dans les récits nourrissent la quête de ce "pèlerin à vélo", souvent par leurs combats contre la maladie, par leur générosité, leur don de soi. Il y a Marie-France qui a perdu la bataille de l'A65 mais pas l'envie de se battre, de "faire plaisir" grâce à sa "gnaque": elle a retapé avec d'autres un refuge pour accueillir les marcheurs de St Jacques de Compostelle. Axel, un peintre en bâtiment, explique comment il s'est remis à marcher, comment il a déjoué les pronostics des médecins. Son récit est retranscrit tel quel, sans commentaire de l'auteur, comme une leçon qu'il reçoit, une invitation à méditer ses paroles. On pense aussi à ce pèlerin qui mettra cinq mois pour arriver à Santiago parce que le chemin à la découverte de l'Autre est un but en soi et nécessite de lui accorder du temps. Jamel combat sa maladie en étant toujours occupé et tourné vers les autres ("sa mission à lui est de venir en aide à chaque personne qui en a besoin").
Mais si les personnes se confient, c'est aussi parce que l'homme qu'ils côtoient quelques minutes, quelques heures, une soirée, se met véritablement à nu. C'est extrêmement touchant cette manière qu'a Sébastien Laurier de se dévoiler, de livrer ses émotions suscitées par les rencontres et les découvertes existentielles du chemin, d'aborder son histoire familiale. Finalement, la maladie et la volonté de s'en sortir, même s'il ne le dit pas, ne s'encombrent pas de pudeur. Il faut aller à l'essentiel et ne pas se cacher, ce qu'il fait d'ailleurs dès les premières minutes et finalement tout au long de la lecture. Le choix du plein air, loin de "la boîte noire", (le théâtre), comme il l'appelle, où on laisse la vie entrer de plein pied dans la narration, comme ce pêcheur, ce matin-là, qui passe et repasse derrière le comédien sans se soucier de l'espace scénique, rend encore plus fort le témoignage, lui donne une réelle authenticité. Après tout, c'est bien de sa vie, de sa souffrance dont il est question. Et puisque l'on est dans une mise en scène, ce récit est supposé entrer en résonance avec le public qui, en effet, même s'il était peu nombreux cette matinée-là, a pu être ébranlé, comme cette spectatrice émue aux larmes, par cette mise en récit autobiographique.
Parce qu'une femme n'a plus voulu de son amour, un sujet qui revient de façon récurrente au cours du récit, il doit apprendre à s'aimer, dans la confrontation à lui-même. Solitaire comme un touareg affrontant les vents du désert (ceux-là mêmes qui ont apporté le fer de l'eau des Landes) avec son chèche bleu, acceptant l'inconfortable inconnu, il délaisse les potentielles aventures avec la gent féminine qui se présentent sur le chemin mais ne peut échapper aux rêves érotiques.
Toutefois, la solitude est difficile à affronter, parce qu'elle entretient des pensées négatives, la rumination. Alors, il convoque les animaux : le crapaud protecteur lui tire quelques larmes d'émotion mais l'accompagne avec douceur, tendresse et le guide vers la guérison, le serpent aussi, ce "dieu des ténèbres" qui se transforme en "dieu de lumière", "fait défiler le bitume" et montre la route. Quant à ses genoux qui le font souffrir, ce ne sont pas des ennemis. Si le genou gauche a déjà son petit nom, Bob, hérité d'un voyage en Arctique, le genou droit devient naturellement Bobette, une personnification qui permet de dialoguer plutôt que de s'affronter. Peut-être aussi une façon de se dire que chacun a droit à sa chacune. C'est, en outre, apprivoiser la maladie et conjurer la peur que la première source visitée est censée combattre. Car c'est peut-être cela qui a engendré la maladie, la peur de perdre à nouveau. Parmi "les bénéfices" secondaires, la maladie rend plus difficile le contact et "préserve du risque de la relation sentimentale", avoue-t-il dès le départ, dressant un portrait de lui-même sans concession.
"L'homme en quête" explore, sur un chemin ponctué d'errances, une vingtaine de sources dont les eaux miraculeuses peuvent apporter la santé donnant lieu au cours du récit à quelques éléments d'histoire religieuse et aux témoignages de plusieurs bénéficiaires de ces guérisons inexplicables. Il choisit surtout les chemins de traverse, est tenté par un éco-lieu, se moque de l'utilisation commerciale qu'une communauté de communes peut faire des sources, ne goûte guère le retour à la civilisation quand il arrive à Dax et se montre ainsi peu réceptif à sa fameuse Fontaine chaude. S'il exprime une certaine réticence vis-à-vis de la religion catholique qui a fortement lié les saints aux sources et n'a pas freiné la création de toute pièce de sources guérisseuses, cela ne l'empêche pas d'accomplir des gestes rituels, de confronter ses idées avec celles d'un prêtre exorciste, celui de Pissos. Cependant, reprenant les mots d'un médecin écrivain américain d'origine indienne, Deepak Chopra, il nous laisse penser que sa "vélodyssée" est finalement avant tout un parcours spirituel ("croire en sa propre expérience") grâce aux rencontres humaines et à cette immersion dans la nature plutôt qu'un parcours religieux ("la religion, c'est croire en l'expérience de quelqu'un d'autre").
 
Il crée ainsi son propre rite lors de ses visites auprès des sources et  ne manque sous aucun prétexte deux jours de stage de chamanisme avec Paul Degryze, objet dans le livre d'un entretien très fort dans lequel l'enseignant lui apprend comment devenir "un guerrier de l'esprit". Ce qu'il retient finalement, c'est le fait d'y croire. On le lui répète d'ailleurs assez souvent tout le long de ce voyage. La guérison, il faut y croire et les gens se déplacent parce que ça marche, lui apprend un ethnologue. Mais croire, c'est d'abord croire en soi. D'ailleurs, il réalise progressivement qu'il "ne sui[t] pas les sources mais [s]a Source". Pour y parvenir, dans une dernière étape où les kilomètres semblent encore plus difficiles à franchir, c'est vers des membres de sa famille qu'il va se "ressourcer": des cousins, une tante, ses grands-parents, sur la tombe desquels il va se recueillir, et finalement ses parents et sa fille. Le chemin se termine sur une note de gaieté car, comme l'auteur nous l'a confié au début, dans les Landes, on aime blaguer et on sait manier "la conneUrie" comme un art. Un sentiment d'apaisement, sans fulgurance (quoique...on ne vous racontera pas l'épilogue) se dégage des dernières minutes de cette lecture.
Si les deux premières premières pauses littéraires étaient consacrées à la lecture d'extraits du livre, la dernière partie évoquait la suite de cette aventure sur les routes des Landes, notamment d'autres rencontres comme celle de Minthé, la chamane de l'eau et son projet d'Aguas unidas. http://la.caravane.des.sources.over-blog.com/ et le nouveau chemin qui l'amène à accompagner Into Ze Landes de librairies en médiathèques. C'est l'association Art et Culture en Isle Manoire qui avait choisi le parcours faisant traverser à la fois lotissements, beaux quartiers sur les hauteurs et paysages de sous-bois. On aurait aimé rester tout le trajet en pleine nature pour mieux s'imprégner du texte lu et se couper du monde mais l'itinéraire choisi pouvait laisser imaginer les paysages variés qu'avait pu traverser Sébastien Laurier. Une manière de rendre le texte très vivant et de placer le public en communion avec lui.
On vous invite à venir écouter ce texte intense puis à vous plonger dans sa lecture car, à la fois plein d'humour, et d'auto-dérision, très agréable à lire et doté d'un ton plutôt potache, il livre la propre expérience de l'auteur dont la volonté de dompter la souffrance force au respect. Il multiplie dans le même temps des témoignages forts, brefs ou plus détaillés, des personnes rencontrées : des leçons de vie, des petites phrases ou de plus longs discours que chacun, malade ou non, peut méditer pour s'ouvrir à plus de conscience de lui-même.

Pour retrouver des informations sur les prochaines lectures, marches-lectures ou spectacles d'Into Ze Landes, voici un lien : https://www.facebook.com/Into-Ze-Landes-1257663777660783/

Texte et photos : Laura Sansot

1 commentaire:

  1. Merci pour ces mots et bravo pour le blog. Amitiés. Yannick Anché

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