Parce qu’il n’y a pas d’art sans engagement
Parce que les Arts disent que d’autres mondes sont possibles
Parce que des femmes et des hommes tentent de les construire
Parce que les Arts nous affranchissent des frontières et de l’enfermement
Parce que la Dordogne fourmille d’actions et de projets politiques alternatifs
Parce qu’aucun blog ne recense ce foisonnement d’activités militantes, politiques, artistiques et culturelles différentes,
Nous vous proposons Art Péri’Cité :
des agendas et des reportages sur les diverses manifestations ou activités

12/12/2016

QUAND LES CHANSONS DES FRERES JACQUES CELEBRENT LE FRONT POPULAIRE

Le 2 décembre étaient commémorés les 80 ans du Front Populaire. De même que la CGT Dordogne avait rendu hommage à cet évènement historique en septembre dernier http://artpericite.blogspot.fr/2016/10/exposes-et-debat-pour-feter-les-80-ans.html, à son tour, le Parti Communiste du département fêtait cet anniversaire avec, notamment ce soir-là, un concert de Christophe Lasnier.
 
photo extraite de la couverture du hors série de L'humanité "1936, le Front Populaire"

Un discours du secrétaire départemental lançait les festivités sous le signe de la mémoire avant qu'un historien, Frédérick Genevée, responsable des archives du PCF, revienne sur les détails de cette période de l'histoire lors d'une conférence prévue le 10 décembre.
Sébastien Salon, un des organisateur de la soirée et Laurent Péréa
Laurent Péréa a insisté sur cette expérience fondamentale. Imaginant  le possible retour d'un tel évènement, il a rappelé que le contexte de l'époque n'était pas meilleur que celui d'aujourd'hui avec la crise économique, une répression des grèves, la division du mouvement ouvrier et des anti-fascistes. Si la gauche avait gagné les élections en 1932, elle n'avait pas tenu ses promesses et favorisé la montée de l'extrême-droite tandis que des mouvements demandaient le changement de régime. Comme il se devait en tant que secrétaire départemental, il a souligné la place des communistes dans l'émergence de l'idée de Front Populaire en octobre 1934 et dans la dynamique qu'ils allaient instaurer. L'année 1935 avait vu l'apparition du premier serment du Front Populaire. L'unité face au fascisme était proclamée, le drapeau national n'était plus l'apanage de l'extrême-droite ni le 14 juillet celui du militarisme bourgeois. A cela s'étaient ajoutées la réunification syndicale et la volonté d'union du PCF qui avait permis un programme commun en janvier 1936. Si la généralisation de la grève (sous forme d'occupations d'usines) avait échappé au mouvement syndical, celui-ci avait vu pourtant ses rangs considérablement s'élargir (plusieurs millions début 1937). Outre les jeunes, les femmes et les étrangers accédant au droit de vote dans les entreprises pour la première fois, s'étaient largement manifestés. Certes, les communistes, à la demande de l'Internationale du même nom, n'avaient pas participé au gouvernement. Toutefois, celui-ci s'était attribué des lois "imaginées" et "portées dans le mouvement social", a noté Laurent Péréa. La "contre-offensive" n'avait pas tardé du fait d'une division du Front Populaire sur la guerre d'Espagne et d'une action du patronat. Le secrétaire départemental a présenté l'année 1937 comme celle de l'enterrement de ce mouvement. Pourtant, il restait une référence de nos jours. Il avait instauré un esprit de rassemblement et de résistance face aux puissances de l'argent, aux logiques de compétitivité et de rentabilité qui laissaient une partie de la société sur le côté. Il avait invité à l'action, à prendre part aux débats politiques pour créer une "civilisation du commun", une notion toutefois dont on parle aussi bien à gauche qu'à droite actuellement (cf l'article de Sébastien Broca du Monde Diplomatique de décembre 2016 https://www.monde-diplomatique.fr/2016/12/BROCA/56916). Cette période pré-électorale était l'occasion de mettre en oeuvre cet héritage. Laurent Péréa insistait sur la nécessaire union des forces démocratiques et appelait à un nouveau Front Populaire.
Ce mouvement avait beaucoup oeuvré dans le domaine de la culture, des loisirs et de l'Education Populaire donnant lieu à une exposition sur le sujet dans les locaux de la place du 8 mai 1945 à Périgueux.
Une autre exposition de photographies belles et touchantes de Jean-Baptiste Evrard sur les grèves de ces derniers mois à Périgueux et de militants en lutte s'ajoutait au décor.


La seconde partie de la soirée, après un buffet salé-sucré offert aux participants, était placée sous le signe de la musique. Christophe Lasnier, qui prépare actuellement un spectacle sur les Frères Jacques en co-production avec le Théâtre de la Poivrière, a volontiers accepté l'invitation, considérant ces artistes comme les dignes héritiers du Front Populaire.

Le musicien les a découverts au début des années 1980 alors qu'il était intervenant musical en milieu scolaire Leur répertoire était une "vraie mine d'or" pour les spectacles qu'il montait avec les enfants ravis de les interpréter, se souvient-il. Il s'est vite rendu compte qu'il n'y avait pas que des chansons pour enfants et s'est passionné pour ces artistes "sortant de l'ordinaire". 
Dans un esprit Front Populaire, ils ont été invités par Léon Chancerel, fondateur de la Compagnie des comédiens routiers, alors une tentative de décentralisation et de la démocratisation culturelle, à partir en tournée dans l'Alsace libérée afin de redonner le moral à la population et recréer du lien. Pendant deux mois, payés par l'Etat et en particulier le soutien de l'Education Nationale, ils sillonnent les routes dans leur camion-plateau. Une vraie vie de bohème : ils ne savaient jamais où ils allaient dormir le soir, rapporte l'artiste qui a tout lu des livres parus sur Les Frères Jacques.
En véritable "ouvriers de la chanson", comme les définit Christophe Lasnier, ils commencent leur vie d'artiste en proposant, l'après-midi, des concerts pour les enfants, le soir, une pièce de théâtre, Le médecin malgré lui de Molière puis, en seconde partie de soirée, le début de leur répertoire avant un bal populaire. On comprend pourquoi, plus tard, ils ont peu apprécié leurs passages télévisés, un formatage de leur travail loin du public, "une mise en conserve" de leurs spectacles souvent mal cadrés auxquels ces artistes qui roulaient les r et chantaient à quatre voix n'étaient pas préparés : ils ne donnaient pas autant d'énergie que celles qu'ils pouvaient déployer en concert. Ces moments télévisuels ont malheureusement contribué à leur donner une image ringarde toujours présente aujourd'hui qui les a fait basculer dans un certain anonymat parmi les jeunes générations.
De retour à Paris, en janvier 1946, ils rejoignent la compagnie Grenier-Hussenot et se lancent dans des spectacles. Parallèlement à leur propre tour de chant, ils se produisent dans les cabarets rive gauche, une pépinière comme La Rose rouge où se côtoyaient  auteurs et interprètes. Les chanteurs se produisaient dans trois à quatre cabarets chaque soir. A une heure avancée de la nuit, avaient lieu les auditions des nouveaux talents auxquelles le public assistait. Christophe Lasnier rappelle que Barbara a été refusée deux fois à La Rose Rouge!
Les Frères Jacques ont interprété plus de trois cent chansons lors de neuf récitals et sept mille concerts mais n'en ont écrites aucune. Au départ, ils reprenaient les chansons déjà existantes. Ils ont d'ailleurs été les premiers avec Yves Montand à chanter des textes de Prévert et musiques de Cosma. Puis, des auteurs se sont mis à composer pour eux comme Francis Blanche, Bernard Lelou ou Ricet Barrier. En tout, une centaine d'auteurs ont collaboré avec eux dans un contexte de bouillonnement artistique que l'artiste aurait aimé connaître. Ils étaient accompagnés par un pianiste, Pierre Philippe jusqu'en décembre 1965 puis Hubert Degex jusqu'à leur sortie de scène dont Christophe Lasnier loue l'engagement. Durant les spectacles, ils jouaient sans interruption y compris durant les moments où les chanteurs changeaient de costumes.
Certes, il existait deux autres groupes vocaux à l'époque, Les compagnons de la chanson et Les quatre barbus mais les quatre énergumènes ont révolutionné la chanson française. Alors que les groupes à plusieurs voix chantaient des chansons pas nécessairement écrites pour la polyphonie et puisées dans le folklore traditionnel, le negro-spiritual ou les chansons religieuses, ces groupes de l'après-guerre se sont lancés dans la chanson de rue. Les quatre barbus en sont un exemple mais Les Frères Jacques, à l'initiative de son fondateur, André Bellec, ont innové en associant le mime, le théâtre à leurs chansons. Ils sélectionnaient donc des chansons qu'ils pouvaient théâtraliser et harmoniser pour quatre voix. Ils choisissaient d'adopter des costumes en collants, assez osés pour la période, multipliant les accessoires comme les moustaches, les chapeaux. Le moindre détail suffisait à créer un nouveau personnage. En outre, les chansons devaient être intemporelles, ce qui explique qu'aujourd'hui leurs chansons soient pour l'essentiel toujours d'actualité. Si l'on ne peut pas dire qu'ils étaient subversifs mais plutôt "précurseurs", estime Christophe Lasnier, ceux qui se disaient "ni de gauche ni de droite mais penchant quand même un peu à gauche!" ont vu quelques-unes de leurs chansons censurées. Lors du concert, l'artiste a notamment interprété Général à vendre, chantée du temps du Général de Gaulle qui a fini par lever l'interdiction, Quelqu'un où il est question d'un certain Monsieur Ducon que les artistes invités à la radio devaient appeler Durand. Facétieux comme ils étaient, ils n'ont pas manqué de maintenir son nom!
Le spectacle en création qui pourrait être un "10ème récital", reliant comme dans une sorte de filiation le musicien à ces quatre artistes, laissera à priori de côté les chansons les plus connues qui sont aussi les plus anodines comme La queue du chat, pourtant réclamée par le public ce soir-là. Il écartera celles dont le texte plus pauvre était comblé par la mise en scène. En effet, Christophe Lasnier souhaite proposer un hommage essentiellement musical aux Frères Jacques dans une version toute personnelle en enlevant évidemment le côté théâtral des personnages. Ceux-ci étaient d'ailleurs habillés chacun d'une couleur différente sur scène : André Bellec en vert, Georges Bellec en jaune, Paul Tourenne en gris-bleu, François Soubeyran en rouge.
 photo des Frères Jacques extraite du site de l'INA : 
C'est ce côté visuel et musical qui a séduit les spectateurs du monde entier (ils ont tourné dans une cinquantaine de pays). Ils ont été avec Yves Montand les seuls artistes à afficher "complet" dans toutes les salles où ils se produisaient. Lors de leur tournée d'adieu, tous les lieux où ils avaient fait des concerts ont voulu les reprogrammer et leur tournée a donc duré deux ans pour finir à Lausanne le 17 février 1982.
Grâce au piano, "outil formidable pour inventer", Christophe Lasnier livre son interprétation qu'il estime être plus en harmonie avec le contenu des textes dont il a donné un échantillon lors de cette soirée.
Ainsi, pour Les clochards que les Frères Jacques présentent comme des ivrognes, Christophe Lasnier les voit davantage comme des victimes de la société et leur donne une certaine noblesse en créant une musique "plus planante", "plus surnaturelle". Pour Monsieur Lepetit le chasseur, alors que les Frères Jacques avaient travaillé sur une musique militaire, le musicien a choisi un regard plus tendre sur les personnages quoique moqueur. Sans parti pris pour l'un ou pour l'autre qui aime chacun à sa façon, il accompagne, par exemple, la figure du chasseur du thème de Lawrence d'Arabie, celui d'Indiana Jones ou encore celui du cygne du Carnaval des animaux de Camille Saint Saëns où le compositeur fait preuve d'un grand romantisme. Quant à la chanson Soeur Marie-Louise, une religieuse pas comme les autres, le musicien a emprunté des airs de la petite messe solennelle de Rossini.

Christophe Lasnier, passionné par la construction de ce spectacle, envisage aussi un concert de "chansons auxquelles vous avez échappées", celles plus difficiles à mettre en scène comme En sortant de l'école, L'orgue de Barbarie.
Le concert du 2 décembre mettait ainsi en avant une douzaine de chansons du futur spectacle, même si certaines seront peut-être enlevées : des chansons souvent humoristiques comme La voix du sang  ou Anthropophagiquement votre, parfois nostalgiques comme Le Loup de mer ou mélancoliques comme Le moucheur de chandelles ou A l'enseigne de la fille sans coeur, une chanson interprétée aussi par Edith Piaf. Il y était souvent question de mer, de relations tumultueuses entre les hommes et les femmes.
La salle communément occupée par les évènements culturels de l'association Le Quai avait été transformée pour l'occasion afin de donner un ambiance de récital. L'artiste au fond de la salle, éclairé par des lumières tamisées et entouré de rideaux noirs, s'accompagnait au piano pour interpréter sa sélection de chansons jouant tour à tour des situations drolatiques, cocasses ou pathétiques. On sentait tout le plaisir qu'il avait à transmettre l'amour de ce patrimoine musical trop peu connu à des spectateurs sûrement impatients de découvrir le prochain spectacle consacré à ces "mousquetaires de la chanson" dont le dernier représentant, Paul Tourenne, est décédé le 20 novembre dernier. On imagine la difficulté d'élaborer un tel spectacle par les choix qu'il devra engendrer tant sont riches le répertoire ces artistes et la manière de ce fait de l'aborder.


Le spectacle sera présenté du 28 au 30 avril 2017 à La Poivrière à Saint Astier.
Retrouvez l'actualité de cet artiste sur son site : http://www.christophelasnier.com/ 

Texte et photos (sauf mention contraire) : Laura Sansot

Aucun commentaire:

Publier un commentaire