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21/02/2016

"VURMA", NOUVEAU SPECTACLE DE CHRISTOPHE LASNIER

Le 6 février, le café associatif de Léguillac de Cercles accueillait la troisième représentation du spectacle de Christophe Lasnier : "Vurma".

Le titre évoquait d'emblée l'univers tsigane puisqu'il désignait "les points de repères, un système de signes, un langage symbolique de traces laissées" (chiffons, tas de pierres, bouquet d'herbes...) par ces voyageurs sur la route pour les autres membres de leur communauté.
Cette musique des pays de l'Est, Christophe Lasnier l'apprécie et la joue depuis une trentaine d'années. Il l'a pratiquée dans des groupes de musique où il jouait aussi de la musique irlandaise. Il a été influencé, comme beaucoup d'autres musiciens, par le groupe Bratsch  http://www.bratsch.com/ , fondé en 1972 qui a mis un terme à ses activités en décembre dernier. Toutefois, la rencontre avec Ambre Oz, avec laquelle il a partagé la scène près de 10 ans, l'a incitée à plus d'exigence et d'authenticité afin de monter, dans le cadre de la compagnie Minuscule créée en 2006, des spectacles composés de musique tsigane et de contes comme celui dénommé d'abord Taraf puis Le Ramdam secret, objet d'un CD enregistré en 2013. Il a donc suivi un stage, auprès de Viorel Tajkuna, un accordéoniste serbe, à Douarnenez pendant une semaine, organisé par Erik Marchand, fondateur quelque temps plus tard avec Gaby Kerdoncuff, de l'association Drom qui promeut les cultures populaires de tradition orale et les musiques modales http://www.drom-kba.eu/. Ce chanteur breton oeuvre au mariage de la musique bretonne et des musiques des autres pays dont les pays de l'Est. Il a d'ailleurs appris le serbe et le roumain et a commencé une collaboration fructueuse avec le Taraf de Caransebes qui l'a amené à programmer un premier stage international dans le cadre de son association, en janvier 2011 pour lequel il a opéré une sélection sévère en choisissant des accordéonistes, clarinettistes, violonistes, saxophonistes. Christophe Lasnier a fait partie du voyage et s'est donc rendu dans le Banat, une région à l'Ouest de la Roumanie où il se souvient avoir fait de la musique jour et nuit pendant 5 jours dans un hôtel investi par les musiciens-formateurs locaux et les 22 autres Français embarqués dans l'aventure. Il s'est formé auprès de Mircea Dobre, l'un des virtuoses du Taraf de Caransebes, un apport décisif pour le musicien qui a appris l'accordéon en autodidacte dès les années 1980.
 
Mircea Dobre
Crédit photo : Christophe Lasnier 
Il a été marqué aussi par le travail de Costica Olan jouant du taragot.
Crédit photo : Christophe Lasnier 
Erik Marchand, organisateur du stage
Crédit photo : Christophe Lasnier  
Enthousiasmé par ce stage, il n'a pas raté le suivant organisé en 2012 cette fois en Macédoine, connue pour sa richesse musicale, un véritable carrefour d'influences culturelles multiples. Il s'est formé auprès des musiciens du Kocani Orkestar, et notamment Vinko Stéfanov, qui contrairement à son maître précédent parlait français, savait lire la musique, détenait des partitions et était aguerri aux nouvelles technologies, ce qui a facilité l'apprentissage d'une musique plus marquée que dans le Banat par des influences orientales.
 Crédit photo : Elsa Ille
Vinko Stéfanov et Christophe Lasnier
 Crédit photo : Elsa Ille
Les élèves dont Christophe Lasnier à gauche en formation chez Vinko Stéfanov
Ces deux stages auront été l'occasion pour Christophe Lasnier d'apprendre une part du répertoire tsigane et de travailler l'ornementation si importante dans cette musique afin de donner plus d'authenticité à son travail en France.
L'originalité des spectacles qu'il a pu monter depuis ces voyages mettant en valeur des musiques des pays de l'Est provient de la confrontation entre ces musiques et sa propre formation musicale très classique (des années au Conservatoire de musique de Bordeaux à apprendre le piano). Toutefois, parallèlement à cette formation conventionnelle, il a très vite été attiré par la guitare et de nombreux autres instruments qu'il a pratiqués, notamment dans le cadre de son poste de professeur et intervenant musical en milieu scolaire au Centre Rural Animation Culturelle de Saint Quentin de Baron en Gironde, pendant 15 ans. Il s'est formé en autodidacte, a commencé à composer mais aussi à faire de l'improvisation. Or, l'improvisation est une des caractéristique de la musique tsigane. Les musiciens pratiquent la musique qui correspond à leur état d'esprit du moment. Christophe Lasnier se souvient que lorsque les stagiaires demandaient aux formateurs de rejouer un morceau d'un jour à l'autre, celui-ci n'était jamais le même. Alors, influencé par cette pratique, le musicien a composé un spectacle "Vurma" où il lui arrive d'improviser. Lors de sa formation auprès de Mircea Dobre, il a souvent entendu son maître le stimuler dans un français approximatif  "plouvite!". En hommage, il a utilisé cette expression comme titre d'une suite de morceaux dont les applaudissements nourris le 6 février saluaient la virtuosité. La musique tsigane ne peut pas être qualifiée de musique traditionnelle que des artistes contemporains viendraient sortir de l'oubli et réactualiser. C'est une musique bien vivante, explique Christophe Lasnier, comme la musique de variété en Occident, que les maîtres côtoyés valorisent dans le monde entier, lors de nombreux concerts ou lors de mariages, comme le virtuose Anton Trifoy, appelé précipitamment, se souvient Christophe Lasnier, pour cette cérémonie en Espagne lors de son stage en Roumanie.
 Crédit photo : Christophe Lasnier 
Il avait fallu trouver un remplaçant en catastrophe! Cela se passe comme ça chez les Tsiganes et finalement, quelqu'un répond toujours à l'appel : on improvise et c'est cela qui fait le charme d'un peuple et d'une musique qui bousculent un Occident très rationnel et organisé. Car chez eux, la musique émerge de façon très spontanée : chacun, jeune ou vieux (on apprend la musique très jeune), peut sortir, son violon, sa trompette, son saxophone ou tout autre instrument de derrière le comptoir dans les bars et les cafés et c'est parti pour des heures de musique! Les musiciens tsiganes sont en haut de l'échelle sociale et veillent à le rester, comme l'a illustré une anecdote amusante racontée par Christophe Lasnier pendant le concert : avant que les écoles de musique ne s'implantent en Roumanie, les maîtres qui formaient les enfants négociaient avec le père un prix global comprenant la concurrence future que le musicien en herbe ferait à son ancien formateur. On ne sait pas si le stage que le musicien français a suivi incluait cette rétribution originale! Signe de la place prise par la musique dans cette société : au marché de Caransebes, un lieu spécial est affecté pour réserver les musiciens dont la notoriété dépend non pas du temps passé à répéter (indice au contraire qu'ils sont de mauvais musiciens) mais du nombre de fois où ils sont employés. Ils jouent souvent 12h de suite dans les fêtes auxquelles ils sont conviés et que l'on récompense en glissant des billets dans les instruments, l'accordéon avec son soufflet se prêtant aisément à l'exercice, clin d'oeil du musicien pendant le spectacle que les auditeurs, quoiqu'amusés, n'ont pas osé mettre en pratique!
 photos du marché de Caransebes
Crédits photos : Christophe Lasnier
Si les musiciens tsiganes jouent jusqu'à plus soif (au sens figuré et au sens propre,  la soif concernant aussi bien les instrumentistes que les auditeurs!) pendant les fêtes, les musiciens de France comme Christophe Lasnier ne peuvent faire l'économie auprès d'oreilles occidentales de quelques explications sur la culture de ce peuple qu'une suite de morceaux sans interruption occulterait, faisant perdre la compréhension du spectacle. Celui-ci justement alternait morceaux à l'accordéon et chansons tsiganes en roumain et romani accompagnées de l'instrument. L'accordéoniste choisissait d'immerger le spectateur directement dans la musique, du moins dans la première partie du spectacle, pour faire appel d'abord à la sensibilité de l'auditeur avant d'évoquer les légendes ou ce dont il était question dans les chansons.
On y apprenait comment le premier tsigane avec sa couleur de peau mate était apparu, comment étaient nées les premières pluies, comment était venu au monde le premier ours. Il racontait l'histoire de ce curieux tsigane qui, par crainte, préférait saluer le vent plutôt que la lune et le soleil. Car ce peuple a un lien très fort à la nature et s'adresse à elle comme aux hommes. Ainsi, l'auteur de la chanson Sabarelul menaçait une rivière de déborder et d'emporter tous les habitants sauf son aimée. Le rapport à l'argent est aussi bien différent. On est riche non pas quand on a amassé des millions mais quand on les a dépensés! On arrête de travailler lorsque l'on a gagné assez d'argent puis on repart au travail quand il vient à manquer. On vit au rythme de la nature. La dernière chanson du concert, une chanson tsigane russe, Lluba, racontait l'histoire d'un homme qui demandait à ce qu'on laisse le soleil le réveiller, de même qu'il faut laisser la bride sur le cheval car il sait où il va.
Cette musique qui se joue partout, sans décor particulier, était aussi seule à l'honneur pour ce musicien enchapeauté car, a dit-il précisé à la suite de ses premiers morceaux, "un Rom n'enlève jamais son chapeau", même s'il reconnaissait ne pas en être un. Au cours du concert, quelques chansons évoquaient un des grands thèmes de la musique des pays de l'Est, les amours contrariées comme Un tigan avea o casa (un mari abandonné par sa femme faute d'avoir pris soin d'elle), Trénulé masina mica (une femme maudissait le train qui emportait son amant) ou Opa Cupa, un standard de la musique tsigane, (un danseur dont la beauté était irrésistible auprès de toutes les femmes sauf une seule qui lui résistait) ou bien encore La ciolpani cu frunza iata (toutes les femmes que le chanteur évoquait et qui ne l'aimaient plus). Une autre chanson était celle traditionnellement dédiée par une femme à un homme du public qui lui plaisait (Doda)  ou cette autre encore, considérée comme une chanson coquine, où l'homme, fier de son statut de vendeur de viande à l'étranger (chacun lui donnant le sens qu'il imaginait) espérait séduire les femmes avec des chewing-gums (Dumbala Dumba). Le concert comptait aussi des oeuvres de Ljubisa Pavkovic, un accordéoniste virtuose serbe, ancien directeur de l'orchestre de Radio Belgrade, largement inspirées des danses traditionnelles des Balkans (Rumuska Pesma, Fulgerik, Milanovo Kolo, Meloo Kolo) mais aussi l'hymne des tsiganes du monde entier (Gelem, gelem). Pour le rappel, Christophe Lasnier choisissait de jouer un air de Transylvanie dont il apprécie tout particulièrement la musique mélodique, Czardas.
Si une voix peut-être un peu plus puissante et plaintive qui aurait rappelé plus encore celle des chanteurs tsiganes, que des concerts supplémentaires de rodage permettraient d'atteindre, elle n'enlevait rien à la virtuosité du musicien. Formé en peu de temps auprès de grands maîtres, il ne souhaitait pas pour autant les copier. Il préférait s'en inspirer pour en faire un spectacle original d'un occidental imprégné à la fois de musique tsigane et de musique classique, donnant à entendre des compositions personnelles comme celle inaugurant le concert ou le thème Striella mais aussi ses interprétations de chansons tsiganes, fidèle en cela à une tradition d'Europe orientale qui sait mêler diverses influences musicales, pour en faire une musique bien vivante.
Prochain concert aux Thétards de Périgueux le 27 février.
Retrouvez les autres dates sur le site : http://www.christophelasnier.com/

Texte et photos (sauf celles mentionnées avec un autre crédit) : Laura Sansot

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