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08/04/2015

PARTAGE DES RICHESSES, PARTAGE DU TRAVAIL, SELON JEAN MARIE HARRIBEY

Jean-Marie Harribey est économiste, ancien professeur agrégé de sciences économiques et sociales et maître de conférences d’économie à l'université Bordeaux IV. Ses recherches portent sur la critique de l’économie politique, les concepts de valeur et de richesse, le travail, la protection sociale et le développement soutenable. Il est chroniqueur à Politis. Il anime le Conseil scientifique d'Attac France, association qu'il a co-présidée de 2006 à 2009, il a co-présidé les Économistes atterrés de 2011 à 2014 et il est membre de la Fondation Copernic Son blog est sur :http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey/. Par ailleurs, il est directeur de publication de la revue Les possibles, éditée à l'initiative du Conseil scientifique d'Attac. 
https://france.attac.org/attac/le-conseil-scientifique/article/cinquieme-numero-des-possibles-la


Lors de la conférence donnée à la suite de l'Assemblée générale d'Attac Périgueux le vendredi 3 avril et intitulée "Partage des richesses, partage du travail", JM Harribey s'est efforcé de revenir sur un certain nombre de fausses idées développées par les média dominants et qui ont tendance à coloniser les esprits, concernant notamment des notions comme la richesse, la valeur.   
Grâce à plusieurs graphiques, l'économiste a montré comment la baisse considérable du taux de profit, aux Etats-Unis à partir du milieu des années 1960 d'abord, puis en Europe et au Japon, a conduit les classes dominantes à libéraliser les mouvements de capitaux et à privatiser. Au même moment, elles ont fait en sorte que les salaires ne progressent plus au rythme de la productivité à partir de la fin des années 1970. L'effet a été sans appel : la courbe du taux de profit a sensiblement remonté. Un infléchissement de cette situation au milieu des années 2000 a précédé, comme par hasard, la crise des subprimes en 2007. 
Partout, nous constatons actuellement une baisse des gains de la productivité du travail. Le support de la création de richesse s'effrite de façon concomitante à la diminution des ressources naturelles, ce qui explique la férocité des politiques d'austérité. 
Le partage de la valeur ajoutée entre travail et capital ne se modifie pas quand salaires et profits progressent dans les mêmes proportions. Or, actuellement, on observe une progression davantage en faveur du capital. 
Des chiffres issus du FMI montrent que l'évolution de la part salariale dans la richesse produite a particulièrement diminué dans tous les pays. Le salaire direct par tête progresse moins vite que la productivité horaire. Quant aux profits, ils sont recyclés essentiellement dans des activités de type spéculatif.
La conséquence est que plus un individu a des revenus élevés, plus ses revenus augmentent. Ainsi, en 20 ans, les 0,01% des foyers français les plus riches ont vu leurs revenus croître de 42,6%  tandis que les 90% les moins riches, c'est-à-dire la plupart des gens, les ont vu croître de 4%! Bref, on assiste à une explosion des inégalités et la richesse va aux actionnaires. Les plus riches bénéficient d'une pression fiscale en baisse. Au sein même du salariat, on retrouve cette inégalité croissante, les plus riches salariés sont ceux qui ont vu leurs salaires augmenter le plus. 
On remarque que les cotisations sociales baissent tandis que les dividendes explosent puisqu'en 2014, 39,6 milliards d'euros ont été donnés aux actionnaires.
Si l'on compare la France et l'Allemagne, il semble, d'après JM Harribey, que l'économie soit moins financiarisée en Allemagne et que le coût du travail augmente désormais plus vite dans ce pays que dans le nôtre. Le coût du travail par unité produite est plus élevé outre-Rhin. Pour une même quantité produite, le travail est moins cher.


JM Harribey a répertorié plusieurs questions de société importantes dans ces différents domaines abordés et  les a proposées à la discussion. Si l’on aborde la question de la répartition et de l’emploi, on observe que les patrons ont toujours été opposés à la baisse du temps de travail car elle mettait leurs revenus en difficulté.  Quant au plein emploi, il est souvent obtenu dans les pays où le taux de chômage est faible par des emplois à temps partiel concentrés sur une partie de  la population. Pour tirer parti de ces gains de productivité, il conviendrait de marier question sociale et question écologique, grande problématique du XIXè siècle pour avoir un mode de vie soutenable mais le capitalisme n’est pas prêt à le faire. Il est souvent expliqué dans les média dominants qu’il faut diminuer les dépenses publiques. Or, cela n’a aucun fondement scientifique. JM Harribey défend la thèse du caractère productif du travail effectué dans la sphère non marchande et estime que, contrairement à ce que pensent les capitalistes, les prélèvements effectués dans la sphère marchande pour le secteur non marchand ne sont pas nuisibles. De même que les acteurs de la sphère marchande anticipent des débouchés, ceux de la sphère non marchande anticipent des besoins, des emplois, par exemple, en matière de santé, enseignement...Les travailleurs de ce secteur créent de la valeur qui augmente ainsi le PIB. Cela introduit la distinction entre la valeur d’usage (que l’on trouve dans la sphère non marchande) et la valeur d'échange (que l’on trouve dans le secteur marchand). Ce PIB non marchand, qui s'ajoute au PIB marchand, est issu de la volonté démocratique. Le discours libéral a été paradoxalement rejoint par le discours marxiste qui voit la sphère non marchande comme improductive : certes improductive de valeur pour le capital mais productive de valeur pour la société. Déconstruire ce discours « qui semble surfer sur le bon sens » est un point crucial, selon l’économiste. Une personne de l’assistance ajoute que la sphère marchande a besoin de la sphère non marchande pour prospérer, comme avoir des travailleurs en bonne santé. 
Concernant les solutions alternatives au néo-libéralisme, JM Harribey considère que le revenu d’existence est une fausse bonne idée, même si elle remporte un grand succès dans les milieux alternatifs. Avec Michel Husson, il a bataillé contre cette proposition visiblement complexe car elle met en jeu des aspects économiques et philosophiques. Il martèle l’idée selon laquelle seul le travail est créateur de valeur à partir de laquelle sont créés tous les revenus. Il faut lutter contre le mirage de la fécondité du capital : celui-ci ne crée pas de valeur. Les revenus sont toujours un flux. Il n’y a donc pas de stock sur lequel on pourrait prélever des sommes pour alimenter ce revenu d’existence. On ne peut pas fonder le versement d’un revenu qui ne soit assis sur du travail productif. Les transactions financières ne créent pas de la valeur. Une autre intervention de la salle proposant de taxer les machines est l’occasion pour JM Harribey de rappeler que la machine ne produit pas en elle-même de la valeur mais aide à la produire. Il faut distinguer assiette de calcul et source sur laquelle on va la prélever. La croissance économique vient de l’augmentation des quantités produites plus importante que la baisse des prix unitaires. Pour la plupart des partisans du revenu de base, le revenu doit être inconditionnel pour que chacun puisse décider ce qu'il veut faire de sa vie. Or, selon JM Harribey, la vie des individus serait alors soustraite au regard des autres. Cela renvoie à la question de la place du travail dans la société. Des philosophes se sont opposés à ce sujet, les plus éloignés l'un de l'autre étant Hegel qui considérait le travail comme un facteur d'intégration sociale et H. Arendt, pas du tout. Marx avait une position médiane évoquant tout à la fois l'aliénation et le facteur d'intégration sociale. Pour JM Harribey, le travail est inhérent à la condition humaine. Ce qui fait sens est que l'on dépend du regard d'autrui. Sinon, la société n'existe pas, seuls existent des individus. L'inconditionnalité parie uniquement sur l'individualisme forcené. A vouloir défendre ce type de revenu, on rejoint des libéraux comme Friedman qui ont parlé d'impôt négatif, reprenant l'idée d'un revenu de base mais dans l'idée de supprimer des programmes sociaux. 
Un dialogue s'est ensuite engagé avec le public à partir de différentes questions posées ou de propositions. Quand un homme a fait remarquer que les détenteurs de capitaux prenaient des risques et devaient peut-être être rémunérés à cette hauteur, l'économiste a expliqué que le risque ne créait pas de richesse en lui-même. La valeur économique est créée seulement par le travail. Une femme est allée dans ce sens en évoquant les risques pris par les ouvriers sur les chantiers. En définitive, selon le conférencier, la seule question qui se pose est celle de la répartition de la richesse. Pendant les Trente Glorieuses, on a cru à la voie de l'enrichissement perpétuel. Aujourd'hui, on retrouve une forme de paupérisation absolue pour un grand nombre de personnes, comme Marx l'a évoqué pour la 1ère moitié du XIXè siècle, qui s'accompagne d'un accroissement des inégalités sociales. 
D'autre part, JM Harribey distingue biens publics, biens collectifs, biens communs. Certains doivent rester gratuits, d'autres ont un coût mais doivent rester dans la sphère non marchande. Ce sont des termes évoqués dans son livre "La richesse, la valeur et l'inestimable". 
Par ailleurs, on constate que les machines ne parviennent pas à permettre des gains de productivité comme avant. Le progrès technique est en question. Des outils statistiques peuvent désormais mesurer son influence qui semble décroître. 
Tout est fait pour diminuer la prise de risque du capital. Le travail devient une variable d'ajustement.
Une femme se demande jusqu'où peut aller cet enrichissement de quelques-uns. Pour répondre, JM Harribey évoque le numéro de la revue Les Possibles qui va sortir prochainement. Deux textes de B. Marris et de S. de Brunhoff qui viennent de nous quitter. Dans le chapitre 2 de son livre, Keynes, l'économiste citoyen, il développe la conception keynésienne de la monnaie qui lui vient de Freud : l'humanité dans une angoisse mortifère trouve un exutoire dans l'accumulation, dans une soif inextinguible de possession. Face à cette angoisse de la mort dont seul l'Homme est conscient et qui conduit à ce désir de posséder sans fin, JM se montre assez pessimiste, du moins un "pessimisme de la raison et un optimisme de la volonté", selon Gramsci. Le sens que l'on peut se donner est alors de se battre.

JM Harribey a été sollicité pour donner son point de vue sur les monnaies complémentaires. Celui-ci a constaté que cette idée gagnait les milieux alternatifs mais qu’elle risquait d’être une illusion. Cette volonté de localiser peut-être tout à la fois une vertu et un risque car la monnaie n’a pas simplement un instrument d'échange. Elle établit un lien social collectif. Nous avons besoin d’une banque centrale, d’un prêteur en dernier ressort. Il faut un contrôle de la création monétaire.
Rapidement, l’économiste a évoqué le danger que représentait la financiarisation du vivant par les obligations vertes, les droits à polluer, bref une spéculation sur le vivant. Il a introduit la distinction entre valeur d’usage (valeur d’un bien ou d’un service en fonction de son utilité) et valeur d’échange (en fonction des conditions de production). Aristote disait que des chaussures, par exemple, pouvaient avoir une valeur d’usage (elles servent à marcher) et une valeur d’échange (elles peuvent être monnayées). Une richesse n’a pas nécessairement de valeur économique. Ainsi, la nature n’a pas de valeur économique intrinsèquement. Or, des rapports internationaux se multiplient et cherchent à révéler la valeur économique de la nature dans le but de la réduire à du capital. Or, elle relève de l’inestimable mais doit faire l’objet pour cela d’un débat démocratique, tout comme la baisse du temps de travail. Celle-ci ne s’obtiendra que dans un rapport de force en faveur des salariés, que le paritarisme ne permet pas parce que sa création est en soi une véritable concession en faveur du patronat en contradiction avec le Conseil National de la Résistance.
Toujours passionné par son sujet, JM Harribey a poursuivi les échanges avec ses auditeurs auprès de la table où étaient exposées quelques-unes de ses publications. Il a notamment évoqué un film de John Huston, "Le Trésor de la Sierra Madre" de 1947 et une réplique d'un personnage : « Sur mille aventuriers qui se lancent dans la recherche de l’or, un seul en trouvera ; mais si l’or vaut tant, c’est que, pour le trouver, il y a le travail de celui qui le trouve et aussi celui des 999 qui n’en trouvent pas ». Il démontrait par là à la fois la théorie de la valeur-travail qui suppose la rareté et l'avidité des hommes à s'accaparer les richesses, concluant après coup sa conférence sur une note cinématographique.

Texte et photos : Laura Sansot

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